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Dimanche 12 février 2006 7 12 /02 /Fév /2006 16:26
Il est des expériences auxquelles on ne peut survivre. Des expériences à l’issue desquelles on sent que plus rien ne saurait avoir un sens. Après avoir atteint les limites de la vie, après avoir vécu avec exaspération tout le potentiel de ces dangereux confins, les actes et les gestes quotidiens perdent tout charme, toute séduction. Si l’on continue cependant à vivre, ce n’est que par la grâce de l’écriture, qui en l’objectivant, soulage cette tension sans bornes. La création est une préservation temporaire des griffes de la mort.

Je me sens sur le point d’exploser de tout ce que m’offrent la vie et la perspective de la mort. Je me sens mourir de solitude, d’amour, de haine et de toues les choses de ce monde. Tout ce qui m’arrive semble faire de moi un ballon prêt à éclater. Dans ces moments extrêmes s’accomplit en moi une conversion au Rien. On se dilate intérieurement jusqu’à la folie, au-delà de toutes frontières, en marge de la lumière, là où celle-ci est arrachée à la nuit, vers un trop-plein d’où un tourbillon sauvage vous projette tout droit fans le néant. La vie crée la plénitude et le vide, l’exubérance et la dépression ; que sommes-nous devant le vertige qui nous consume jusqu’à l’absurde ? Je sens la vie craquer en moi sous l’excès d’intensité, mais aussi de déséquilibre, comme une explosion indomptable capable de faire sauter irrémédiablement l’individu lui-même. Aux extrémités de la vie, nous sentons que celle-ci nous échappe ; que la subjectivité n’est qu’une illusion ; et qu’en nous-mêmes bouillonnent des forces incontrôlables, brisant tout rythme défini. Qu’est-ce qui, alors, ne donne pas occasion de mourir ? On meurt de tout ce qui est comme de tout ce qui n’est pas. Tout vécu devient, dès lors, un saut dans le néant. Même sans avoir fait le tour complet de toutes les expériences, il suffit d’en avoir épuisé l’essentiel. Dès lors qu’on se sent mourir de solitude, de désespoir ou d’amour, les autres émotions ne font que prolonger ce sombre cortège. La sensation de ne plus pouvoir vivre après de tels vertiges résulte également d’une consomption purement intérieure. Les flammes de la vie brûlent dans un fourneau d’où la chaleur ne peut s’échapper. Ceux qui vivent sans souci de l’essentiel sont sauvés dès le départ ; mais qu’ont-ils donc à sauver, eux qui ne connaissent pas le moindre danger ? Le paroxysme des sensations, l’excès d’intériorité nous portent vers une région éminemment dangereuse, puisqu’une existence qui prend une conscience trop vive de ses racines ne peut que se nier elle-même. La vie est bien trop limitée, trop morcelée, pour résister aux grandes tensions. Tous les mystiques n’eurent-ils pas, après de grandes extases, le sentiment de ne plus pouvoir vivre ? Que peuvent donc encore attendre de ce monde ceux qui se sentent au-delà de la normalité, de la vie, de la solitude, du désespoir et de la mort ?

Emile Cioran - Sur les cimes du désespoir

Par Flag - Publié dans : Textes d'auteurs
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